Où on m’entend parler.

En Sol Majeur.jpgEn Sol Majeur au Salon du Livre, rebaptisé pour sa 36ème édition, Livre Paris!
Deux grandes cités littéraires y sont à l’honneur, cette année : Brazzaville et Pointe Noire. Deux villes qui ont escorté notre invité, l’auteur de bandes dessinées congolais Willy Zekid. Un nom qui sonne très B.D pour un parcours aux accents tragiques qu’il raconte, dans son roman, Le sceau de l’ange. Après quelques sauts périlleux, une guerre civile et deux exils (le premier en Côte d’Ivoire, le 2ème en France), l’enfant du Congo est désormais l’heureux papa de plusieurs personnages : Papou, Takef et Cauphy Gombo qui font, ou qui ont fait, les beaux jours de journaux ivoiriens et
congolais de Gbich à N’Gouvou, en passant par Planète Jeunes…

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Entretien avec Willy Zekid : « Un artiste n’existe que par ses oeuvres ! »

Si la RDC constitue le pays phare en matière de BD et produit énormément de talents graphiques, le Congo Brazzaville est moins connue par les amateurs du genre. Pourtant, ce pays a abrité l’une des plus belles réussites en matière de publications pour la jeunesse avec le journal Ngouvou, fondé par Ferdinand Kibinza, qui a duré près de 15 années (1988 ? 2002). C’est de « l’école Ngouvou » qu’est sorti Willy Zekid qui fera par la suite les beaux jours de la revue ivoirienne Gbich ! puis de Planètes jeunes (Bayard). L’artiste retrace son parcours entre trois pays, deux guerres civiles et des efforts d’intégration permanents.

Willy Zekid, votre pseudonyme vient d’où ?
En fait, mon vrai nom est Willy Mouélé. A l’origine, Je signais Willy The Caïd et par fantaisie, j’écrivais the K.id. Très vite, mes amis m’ont appelé The Kid par dérision!
J’ai décidé de garder ce pseudo en l’écrivant avec un Z.

Quelles sont vos origines familiales ?
Mes parents sont Congolais de Brazzaville. Il parait que nos ancêtres venaient d’ailleurs. Et c’est peut-être la raison qui fasse que je me sente chez moi, où que je sois en Afrique !
Je garde de très bons souvenirs de mon enfance. J’ai grandi au sein d’une famille très unie, avec des parents qui s’aimaient. Ils voyageaient déjà beaucoup. J’ai quitté le Congo pour la France vers l’âge de 6 mois, je n’y suis revenu que pour mes dix ans !

Comment avez-vous découvert votre passion pour le dessin ?
Je dessine depuis que je suis tout petit. J’ai commencé à dessiner avant même d’avoir su parler. Ma mère raconte que marchant encore à quatre pattes, je gribouillais déjà sur les murs. Ma grande sœur m’a appris à lire avant même que je n’entre en maternelle. Et j’étais fasciné par ses livres de lecture. Mais, ma première BD était un Lucky Luke. Je découvrais que mes deux passions (la lecture et le dessin) pouvaient exister ensemble… J’ai adoré !

Vous avez fait des études artistiques ?
Pas du tout ! Après un Bac littéraire, j’ai fais une année de droit que j’ai complètement raté d’ailleurs. Ensuite, je me suis tourné vers les Sciences et Techniques de Communication, option Journalisme. J’ai arrêté en 3éme année, découragé par les années blanches à répétitions et les prémices de nos guerres civiles à venir.

Comment avez-vous commencé dans la bande dessinée ?
J’ai commencé au début des années 90 avec le Journal Ngouvou . Un groupe d’amis musiciens (Les Tambours De Brazza) m’a demandé un jour de faire une Bd retraçant leurs débuts. Je l’ai faite, et Saintrick, à l’époque Manager du groupe, est allé proposer mes planches au Journal pour les jeunes Ngouvou qui était soutenu par la coopération française. Ils ont apprécié, m’ont recontacté car ils étaient à la recherche de dessinateurs. Je tombais donc à point nommé. Et voilà comment j’ai commencé à travailler avec eux. Cela a duré jusqu’à mon départ pour la Côte d’ivoire.

Comment vous êtes vous retrouvé à Abidjan ?
Totalement par hasard. J’avais décidé de quitter le Congo, ses années blanches, ses conflits, ses guerres, après de nombreuses menaces de militaires ou de civils armés. Et après avoir échappé à ce qui me semblait être quelques règlements de compte. Je ne voyais pas d’avenir pour moi, dans un tel contexte. Alors, j’ai décidé de m’en aller. Un beau jour, après avoir échappé à une embuscade où mes parents étaient visés, j’ai décidé de partir n’importe où, mais loin de cette absurdité qu’était la guerre civile.

Tout sauf un choix….
Ah, non, je n’ai pas choisi de quitter mon pays ! Je l’ai fait contraint et forcé. La guerre a fait en sorte que des gens se sentent étrangers dans leur propre pays. J’ai fait parti de ceux-là, à un moment de ma vie ! Et c’est sous la menace que je me suis retrouvé « ailleurs ».
Enfin bref, le jour où j’ai décidé de prendre un billet d’avion, le premier vol était en partance pour Abidjan. C’est comme ça que je m’y suis retrouvé. Si cet avion partait pour le Bengladesh, hé bien c’est là-bas que je serais allé ! Je devais quitter le Congo, et peut importe l’endroit où j’allais me retrouver, pourvu que j’y sois en paix ! Et ce fût la Côte d’ivoire. Je ne le regrette pas car là-bas, plus que des amis, je me suis fait une véritable famille. Zohoré Lassane et toute l’équipe de Gbich (Illary Simplice, Karlos Guédé Gou, Kan Souffle) m’ont accueilli en frère. Je connaissais un peu Zohoré à travers ses œuvres. Je crois qu’il avait dû voir un numéro de Ngouvou et me connaissait juste de nom. En arrivant à Abidjan, je me suis mis à sa recherche, histoire d’échanger sur nos expériences respectives. Lui et quelques amis étaient en train de créer un journal d’Humour et de Bande dessinée : Gbich ! Ils avaient besoin de dessinateurs motivés. J’ai travaillé au journal Gbich pendant près de 5 ans.

J’y ai vite repris la série Cauphy Gombo, créée par Zohoré . J’y ai également créé la série Papou qui était en fait un personnage que je dessinais déjà à Brazza pour le journal Jeunes pour les jeunes et qui portait le nom de Nkrakounia. Je l’ai réadapté et rebaptisé en tenant compte de l’environnement ivoirien, en particulier, et en y introduisant du nouchi, l’argot des rues d’Abidjan que j’ai dû apprendre en fréquentant les glôh-glôhs . L’équipe de Gbich ! m’a affublé du titre de « Caricaturiste en chef adjoint », faisant fonction de Directeur Artistique. Je faisais les scénarios de quelques séries et j’en assurais parfois les dessins. Il m’est arrivé de dessiner et de scénariser plus de la moitié des bandes dessinées du journal avec des séries comme Cauphy Gombo, Tommy Lapoasse, Zekinan, Papou, La série Les gens, Filo et Zoffy, Gazou la Doubleuse. Je faisais aussi les unes de couverture. En parallèle, j’ai fait mes débuts dans la pub avec Les Studios Zohoré, l’agence de Communication et de Publicité de Lassane. J’ai pu y perfectionner mes connaissances en communication visuelle et en infographie. Ce fût pour moi une période très enrichissante.

– Pourquoi avez vous choisi de quitter la Côte d’Ivoire ?
Lorsque je suis arrivé en Côte d’ivoire, je sortais d’un pays en guerre. Et à mes yeux, Abidjan a pris la forme d’un havre de paix. J’ai commencé à reprendre confiance en l’avenir… Mais, cela n’a pas duré. Là-bas aussi, je sentais bien que des problèmes latents risquaient de dégénérer en affrontements armés. Avec l’équipe de Gbich !, nous sommes à l’origine d’une campagne de sensibilisation nationale sur la culture de paix. Cette campagne, présentée sous la forme de 10 panneaux illustrée, avait été reprise par tous les quotidiens de la place. Mais, bien sur, cela n’a pas suffit à éviter les conflits. Personnellement, j’avais trop de mal à accepter de voir mon « havre de paix » sombrer dans le chaos. J’ai voulu prendre du recul.
Je suis venu en France pour « décompresser »… Arrivé en France, un malheureux concours de circonstances m’a empêché de regagner la Côte d’ivoire. Cela n’a rien à voir avec ma vie de bédéïste. C’est plutôt de l’ordre du privé, je ne souhaite pas en parler. Je ne regrette nullement d’être ici, mais je ne serais peut- être pas resté, sans cet incident. En restant ici, j’ai assumé le choix de tout perdre. Repartir à zéro, et tout recommencer ! Je l’avais déjà fait une fois en quittant mon pays ; le faire une fois de plus ne m’effrayait pas. Mais, je ne souhaite à personne de perdre sa patrie, sa famille, ses amis et d’être contraint de vivre ailleurs! Même si les gens que l’on y trouve sont gentils. Ce n’est pas toujours facile d’être un étranger. Bien qu’à mon sens, on est tous un peu étranger, quelque part ! Mes nombreux voyages m’ont appris une chose, c’est que la haine de « l’autre », la peur que chacun peut avoir de l’étranger, est causée par l’ignorance de cet « autre ».

Vivez vous de votre travail ou avez vous un autre métier par ailleurs ?
En fait, c’est très paradoxal. J’ai vécu de mon travail en Afrique. Mais, en France, c’est une autre paire de manches. En arrivant ici, les étrangers sont confrontés à des réalités administratives qui les dépassent. Il faut avoir un statut en règle pour pouvoir exercer un métier quelconque. Et la plupart du temps, une espèce de discrimination nous empêche d’exercer la profession à laquelle on se destine. On se retrouve à faire des petits boulots pour survivre. Et la routine aidant, on se retrouve vite prisonnier de ce cycle infernal « métro-boulot-dodo »! Je pense que nombreux seraient surpris d’apprendre le nombre de hauts diplômés étrangers, qui balayent les rues de Paris. En ce qui me concerne, je travaille pour le magazine Planète Jeunes pour lequel j’ai créé la série Takef. A l’origine, Takef est un ami qui aimait me raconter ses malheurs avec la gente féminine. Pour rire, je lui avais promis d’en faire un héros de BD. J’ai tenu promesse. Mais, pour répondre directement à la question : oui, j’ai d’autres moyens de vivre, graphisme, illustration, etc….

– Vos projets par la suite, (ou vos espoirs…)
J’ai quelques projets dans mes tiroirs. Tout d’abord, l’album de Takef qui va sortir chez Bayard au mois de décembre en reprenant des planches éditées dans Planète Jeunes. Puis, un autre par la suite, avec le héros Papou, que je songe à auto éditer. On verra bien.
J’aimerais pouvoir faire aussi quelque chose dans mon pays pour développer la culture de la bande dessinée. Par mes BD, j’aimerais montrer à tous les peuples combien au fond nous sommes semblables. Que nous soyons noirs, blancs, jaunes ou rouges, plutôt que d’essayer de chercher nos différences, le plus important est à mon sens de trouver en l’autre ce qui nous rapproche. Je crois que mon parcours personnel m’autorise ce genre de naïveté… Non ?

Oui, sans doute. Avez vous des contacts (ou des amitiés) avec d’autres collègues bédéistes ?Je ne pense pas qu’il existe un seul dessinateur de BD sur terre qui n’ait aucun contact avec d’autres collègues. A moins d’habiter sur une île déserte ! Oui, j’ai des contacts avec de nombreux autres dessinateurs de BD, africains, européens… Des projets sont même en cours puisque j’ai décidé de travailler en tant que scénariste avec des dessinateurs d’origines diverses, pour qu’ils apportent une autre sensibilité à mes histoires dite « africaines » .

– Comment voyez-vous le milieu de la BD à Brazzaville et à Abidjan ?
A ma connaissance, il n’y a pas eu beaucoup de dessinateurs de BD au Congo Brazzaville avant moi. Il y a eu Jérémie Bindika qui a fait le magazine Petit Piment . Mais, dans mon genre, je suis un pionnier ! Mes prédécesseurs (Muze et Ken ) au Journal Ngouvou, le premier journal Brazzavillois à inclure de la BD, venaient du Zaïre, l’actuel Congo -Kinshasa . Mais l’expérience Ngouvou a créé des vocations. Plusieurs jeunes qui à l’époque dessinaient sans trop y croire, s’y sont mis sérieusement, par la suite. J’en ai retrouvé certains ici, lors de festivals de BD, ça fait plaisir. A Abidjan, également, le journal Gbich a réussi à créer des vocations. Je pense entre autres à Miezan, qui a repris la série Papou après moi et qui a très bien réussi. On reproche à la jeunesse d’Afrique de ne plus lire. Je pense que la bande-dessinée peut permettre aux jeunes de renouer avec la lecture. Il faudrait juste proposer aux jeunes, des histoires adaptées à leurs réalités locales, à leur quotidien. Pour ce qui est de l’avenir de la BD au Congo, j’aimerais le voir en rose. Il y a un très fort potentiel là-bas, il suffit de leur donner les moyens d’exister. Un artiste n’existe que par ses œuvres !

Entretien réalisé par Christophe Cassiau-Haurie